Interview d’un spécialiste des forages du groupe Total

 

Lors de notre entretien, les questions ont d’abord porté sur les questions d’ingénierie et de technique liées à l’utilisation de la fracturation hydraulique.

Tout d’abord le forage horizontal: cette technique n’est en aucun cas propre à l’exploitation des gaz de schiste. Elle a été mise au point il y a des décennies, et continue de faire des progrès. Elle est effectivement dans les réservoirs non conventionnels de gaz, notamment les réservoirs dits «tight» et les formations de shale, avec en complément la fracturation hydraulique. Le faible diamètre des tiges ne permet qu’une courbure faible de quelques degrés par dizaine de mètres.

La cimentation du puits, ensuite. Il apparaît que la difficulté technique majeure consiste à contrôler la rhéologie du ciment injecté par rapport à la boue de forage qu’il vient remplacer: une mauvaise maîtrise de cette étape amène un risque de mauvaise cimentation. Cependant, l’ajout de cuvelages métalliques dans les premiers cent mètres diminue considérablement l’éventualité d’une pollution des aquifères. Mais il s’agit là de toute façon d’une problématique commune à tous les puits, ce n’est pas propre à l’exploitation des gaz de schiste. L’éventualité d’une fuite lors de la mise sous pression lors de la fracturation est par ailleurs doublement improbable, car la cimentation est normalement inspectée par des sondes acoustiques, et la fuite de liquide dans une fissure serait détectée par une chute de pression, entraînant l’arrêt de la fracturation.

Un troisième point intéressant abordé fut celui de la propagation des fractures. Il est important de noter que la propagation de fractures au-delà du réservoir est rendue très improbable par les contrastes de contraintes entre le «couvercle» du réservoir et le réservoir lui-même: une contamination des aquifères directement depuis la zone de fracturation est très hautement improbable, d’autant plus que leur éloignement ne joue pas non plus en faveur de cette hypothèse. Et si une faille faisait un lien entre la zone de fracturation et les aquifères, elle aurait été détectée par les analyses géophoniques du sous-sol et par la baisse de pression liée à la fuite du liquide de fracturation dans cette même faille. Par ailleurs, des simulations numériques existent et permettent d’avoir une idée de la propagation des fractures: cette simulation est utilisée pour établir une prévision du profil de pression, et un écart trop important vis-à-vis de ce profil prévisionnel entraîne un arrêt de l’opération. Le suivi des conséquences micro-sismiques des fissures par des procédés géophoniques vient compléter ce panel de possibilités de suivi de l’opération de fracturation hydraulique.

Enfin, la question disputée des additifs du fluide de fracturation. Ils sont de plusieurs types:

  • des viscosifiants (polymères comme de la gomme de guar ou des dérivés de la cellulose, ions métalliques pour effectuer de la réticulation…)
  • des polymères pour diminuer la friction du liquide sur les parois du tube
  • des biocides (détergents, acide chlorhydrique,… pour tuer les bactéries)
  • des surfactants (tensio-actifs, pour aider l’eau à remonter lors de la phase de baisse de pression)
  • des contrôleurs de corrosion

Bien que cette liste puisse paraître impressionnante, il faut bien voir que bon nombre des produits utilisés sont relativement peu nocifs, d’autant plus qu’ils ont extrêmement dilués dans le liquide de fracturation (plus de 95% d’eau, 4% de gravier ou de sable, et quelques pouièmes d’additifs chimiques). Mais la liste exacte des produits utilisés par les industriels est parfois difficile à obtenir, pour des raisons de secret industriel.

Nous nous sommes ensuite penchés sur des questions moins techniques, comme par exemple le fait que la perception de cette problématique de l’exploitation des gaz de schiste par le public ne soit absolument pas en phase avec celle des exploitants: on peut le comprendre dans une certaine mesure, mais la disproportion est telle qu’elle ne peut procéder d’une erreur d’appréciation de l’un des acteurs de la controverse.

L’agitation médiatique est d’autant plus étonnante que les constantes de temps sont très grandes dans ce projet: il faudrait mettre sur pied toute une industrie, ainsi qu’un réseau de transport du gaz, si tant est que l’exploration (qui risque déjà de prendre du temps…) soit concluante. Il n’est donc pas question de transformer le Sud de la France en une vaste étendue de derricks, d’autant plus que si l’exploitation est effectivement réalisée, elle se fera grâce à la technique de forage horizontal à partir de plate-formes (dites «clusters») d’où partiront de nombreuses têtes de puits qui, à moyen terme, ne dépasseront pas du sol.

Par ailleurs, le fait de se priver de la connaissance de ce que contient le sous-sol, indépendamment de la décision d’exploiter ces ressources, est de toute façon dommageable: il ne faut pas se laisser arrêter par des considérations dogmatiques.

Quant aux pollutions effectivement recensées par l’EPA, il semblerait qu’elles se partagent entre des cas où l’aquifère renfermait du gaz biogénique, produit naturellement par dégradation organique, et des cas de pollution directement liée à des défauts dans la cimentation du puits, pour lesquels les compagnies concernées ont d’ailleurs du payer des amendes et des dédommagements. Il n’y a jamais eu de cas avéré de pollution des aquifères par communication directe avec la zone de fracturation.

Cette interview nous a donc permis de nous faire une idée plus précise des experts qui travaillent pour les exploitants: ils font confiance à leur maîtrise de la technique, quitte peut-être à minimiser les risques encourus lors de l’exploitation des gaz de schiste par fracturation hydraulique. C’est ce que la commission gouvernementale devra déterminer, en dernier recours.

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