Une première définition et explication de l’autisme par la psychanalyse

Depuis les années 1940 jusqu’aux années 1990, la faute était principalement donnée aux parents : la psychanalyse affirmait que l’autisme était dû à un manque de chaleur affective de la mère en particulier. C’est l’idée du psychiatre Léo Kanner en 1943 lorsqu’il a posé sa définition de l’autisme, puis du psychologue Bruno Bettelheim qui a répandu la notion de « mère réfrigérateur » dans les années 1970.

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Léo Kanner
Léo Kanner – Wikipédia

Le terme d’autisme apparaît en 1911 pour désigner un état de la schizophrénie, au même titre que la psychose.
En 1943, le pédopsychiatre Léo Kanner publie un article basé sur l’étude de 11 cas d’enfants (Autistic Disturbances of Affective Contact), dans lequel il définit l’autisme comme un trouble infantile à part de la schizophrénie, et caractérise son tableau clinique. Il donne naissance à “l’autisme infantile précoce” : l’autisme de Kanner. Il met en relief les signes d’isolement (“extreme aloneness” p.242) et d’immuabilité (“obsessive desire for the mantenance of sameness” p.245) dans cette pathologie qu’il considère comme innée. Dans son premier article, il remarque le côté obsessionnel des familles étudiées : “there is a great deal of obsessiveness in the familiy background” p.250. Surtout, la froideur des parents est déjà mise en cause, avec certaines nuances :

One other fact stands prominently. In the whole group, there are very few really warmhearted fathers and mothers. For the most part, the parents, grand-parents, and collaterals are persons strongly preoccupated with abstractions of scientific, literary, or artistic nature, and limited in genuine interest in people. Even some of the happiest marriages are rather cold and formal affairs. Three of the marriages were dismal failures. The question arises whether or to what extend this fact has contributed to the condition of the children. The children’s aloneness from the beginneng of life makes it difficult to attribute the whole picture exclusively to the type of the early parental relations to our patient.

L. Kanner reconsidère l’autisme dans un article écrit avec L. Einsenberg en 1956. Ce trouble résulte à leur sens d’une combinaison entre la génétique (l’inné) et l’environnement (la parentalité). Ils développent l’idée du manque de maternage (“lack of mothering”) et donc du lien avéré entre une séparation précoce avec la mère et l’apparition d’un comportement perturbé et antisocial chez l’enfant. Le résultat de ces études a été dévastateur, couvrant les parents de culpabilité, allant parfois jusqu’à faire éclater la sphère familiale. Des sommes exorbitantes ont été dépensées dans des thérapies psychanalytiques.

Parallèlement aux recherches de Kanner, Hans Asperger étudie des cas similaires en Autriche, et diffuse également en 1944 une publication décrivant une “psychopatie autistique de l’enfance” (texte en allemand disponible ici). Contrairement à Kanner, il souligne positivement les capacités des enfants étudiés ; il n’examine pas l’origine du trouble. En 1981, c’est Lorna Wing qui dévoile les travaux d’Asperger, longtemps méconnus (Asperger Syndrome : a clinical account). Cette psychiatre britannique définit le syndrome d’Asperger, et finira par rassembler les conclusions d’Asperger et de Kanner dans un même “spectre autistique”. Quelques années plus tard, en 1993, elle (entre autres) réfute l’idée de Kanner selon laquelle les parents d’enfants autistes viennent majoritairement de milieux sociaux aisés. Parallèlement, des recherches sur la culpabilité des parents dans l’autisme montrent qu’il n’en existe aucune preuve (DeMyer, 1975, 1979).

(Source : Wing L., “The History of Ideas on Autism, Legends, myths and reality”, SAGE Publications London, Thousand Oaks and New Delhi, vol. 1, n°1, pp. 13-23.)

Bruno Bettelheim
Bruno Bettelheim – Phillwebb

Par ailleurs, suite à son expérience des camps de concentration pendant la Seconde Guerre Mondiale, le psychologue et psychanalyste Bruno Bettelheim fait le lien entre la construction d’une personnalité disharmonieuse et un entourage familial néfaste, décentré de l’écoute de l’enfant. Il compare l’enfant autiste à certains déportés forcés à se replier sur eux-même face à leur environnement hostile.

Certaines victimes des camps de concentration avaient perdu leur humanité en réaction à des situations extrêmes. Les enfants autistiques se retirent du monde avant même que leur humanité se développe vraiment. Y aurait-il un lien, me demandai-je, entre l’impact de ces deux sortes d’inhumanité que j’avais connues : l’une infligée pour des raisons politiques aux victimes d’un système social, l’autre un état de déshumanisation résultant d’un choix délibéré (si l’on peut parler de choix à propos de la réaction d’un nourrisson) ? En tout cas, ayant écrit un livre sur la déshumanisation dans les camps de concentration allemands, ce qui me préoccupa ensuite fut ce livre sur l’autisme infantile.
(La forteresse vide, p. 24)

Contrairement à Kanner, Bettelheim prend le parti d’une cause acquise de l’autisme relative aux parents. En 1967, il écrit La Forteresse Vide, qui énonce la méthode psychanalytique et quelques voies vers la guérison, majoritairement à partir de l’étude de trois cas d’enfants. Pour lui, c’est la relation parents-enfant qui détermine les futures ouvertures sociales. Au moment où le nourrisson doit prendre conscience de l’altérité et de l’existence du monde extérieur, lui porter attention et désirer interagir avec lui, il doit être encouragé par son environnement proche et notamment par une affection satisfaisante de sa mère, monde primaire pour l’enfant. Si celui-ci se confronte à un rejet de la part de sa mère, il perd son intérêt pour le monde et surtout des défenses s’érigent contre l’extériorité qui l’angoisse ; cela est créé par une “situation extrême”, un message de la mère désirant que l’enfant n’existe pas, donnant une sensation de mort inexorable. Par conséquent, Bettelheim préconisait de retirer l’enfant autiste de sa mère pour lui procurer un environnement plus propice à son développement. Aujourd’hui, cette thèse est dépassée, consensuellement remise en cause.


La psychanalyse aujourd’hui

La France est un cas particulier parmi d’autres (comme l’Espagne, l’Italie, l’Argentine, le Brésil, etc.), dans lequel la pratique de la psychanalyse est ancrée. Dans le cas de l’autisme, le gouvernement français veut la supplanter par le comportementalisme, mais cela très récemment (depuis les recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS) en 2012) et le débat subsiste.

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Le Mur, la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme, film documentaire de Sophie Robert
Le Mur, la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme, film documentaire de Sophie Robert – France-Amerique

En 2011, Sophie Robert réalise le documentaire très polémique Le Mur, la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme, dans lequel elle dénonce les méthodes psychanalytiques dépassées (aperçu du film disponible ici).

Cependant, les témoignages qui y figurent soulignent davantage l’absence de consensus au sein de la psychanalyse que l’incompétence de ses acteurs. On y entend par exemple que l’autisme est une psychose, bien que la branche lacanienne réfute de plus en plus cette thèse. Une telle généralisation, pouvant mener à une sélection rigoureuse des méthodes d’accompagnement, est dangereuse dans le cas d’un trouble comme l’autisme, encore trop inconnu.

Ce qu’il faut retenir, c’est que la mise en cause parentale est aujourd’hui dépassée, par manque de preuves. Ainsi, la psychanalyse s’attache à développer des méthodes dont les résultats sont observables, en laissant de côté les facteurs originels.