Cartographie de l’Europe de demain ?>

Cartographie de l’Europe de demain

En passant de la CEE à l’UE par le traité de Maastricht en 1992, les Européens se sont inscrits dans un projet de construction européenne de type fédéral où l’adhésion s’accompagne d’un processus d’intégration progressif sensé s’achever dans la monnaie commune.

Néanmoins, la crise du Grexit en 2015 a révélé des dissensions très fortes entre les pays européens et notamment au sein même du couple franco-allemand. Dans une tribune sur son propre blog[1], Yanis Varoufakis, quelques jours après avoir démissionné de son poste de ministre des Finances de la Grèce, estime que la menace du Grexit serait une arme allemande visant à faire rentrer la France dans le rang et à forcer les Français à accepter le principe d’une « zone euro disciplinaire ». Interrogé sur cette question, Jean-Marc Daniel pense que cette théorie était tout à fait possible au vu des tensions franco-allemandes qui existent depuis plusieurs années sur la question de l’Union Européenne.
En effet, les pays européens, même les membres de la zone euro, n’ont pas su s’intégrer tous de la même façon dans l’union. Certains ne l’ont d’ailleurs pas même voulu. C’est le cas du Royaume-Uni, de la Finlande et de la Suède qui sont “exemptés”  de la zone Euro, ou du Royaume-Uni et de l’ Irlande qui ne sont pas dans l’espace Schengen.

Capture

La Zone euro et l’espace Schengen
Source : MEUNIER, Marianne. L’Europe à la carte ? La Croix. 17 février 2016

Depuis plusieurs années déjà, ces inégalités du processus d’intégration avaient créé le concept d’une Europe à la carte, ou les États membres pourraient choisir quelle part de l’intégration prendre ou laisser. Cette expression est en général utilisée pour décrier des attitudes de méfiance vis-à-vis de l’Union Européenne. Elle a été utilisée par Laurent Fabius « On ne peut pas faire l’Europe à la carte », alors ministres des affaires étrangères, au moment où David Cameron avait annoncé en 2013 qu’il tiendrait le référendum qui aura lieu au mois de juin 2016. [3]

Pourtant, le referendum sur le Brexit, quelle que soit son issue, a permis d’officialiser cette réalité de l’Europe à la carte comme le soulignait durant l’entretien Jean-Yves Archer. En effet,  l’accord final que Cameron a parvenu à négocier spécifie que le Royaume-Uni « n’est pas concerné par la future intégration politique de l’Union européenne »  et exclue le pays de la référence à  une « union toujours plus étroite entre les peuples » présente dans les traités européens depuis 1957, et initialement un élément fondamental du projet européen. [4]

Pourtant, « l’Europe à la carte » est un concept qui reste minoritaire et plutôt avancé par les partis eurosceptiques ou les partisans anglo-saxons du libre-échange. Néanmoins, le Grexit a forcé la prise en compte d’une autre réalité, celle de la disparité des politiques et des situations économiques qui ont fini par pousser la solidarité européenne, censée être le ciment de l’union, dans ses retranchements. Pourtant, pour Jean-Claude Juncker, Président de la Commission Européenne, « La solidarité européenne a prévalu et la confiance a commencé à se rétablir. » même si elle « continue d’être mise à l’épreuve par la crise des réfugiés. »[5] Jean-Marc Daniel, durant l’entretien que nous avons mené avec lui a fortement critiqué l’implication du FMI dans la question grecque, implication aberrante selon lui. Il donne l’exemple de la Californie qui a également faut faillite en 2012 et dont le redressement avait été pris en charge par le gouvernement fédéral américain.[6] Pour lui, le Grexit était la preuve d’un problème de fonctionnement des Institutions européennes qui trouve sa racine dans des antagonismes plus profonds, en particulier celui qui existe entre la France et l’Allemagne. Il estime que l’Allemagne voudrait imposer un bien plus grand respect des règles et des traités, notamment les critères de convergence de la zone euro. Parmi ces derniers se trouvent les critères de situation des finances publiques qui imposent un déficit public inférieur à 3% du PIB, et une dette publique inférieure à 60% du PIB.

8Situation budgétaire des pays de la zone euro
Source : Wikipedia.org

Face à cette réalité qui tend à se mettre en place d’une Europe à la carte, de plus en plus d’acteurs politiques appellent à une Europe à deux voire plusieurs vitesses. Ce concept d’une Communauté resserrée autour des pays fondateurs et surtout du couple France-Allemagne, entourée d’une Union plus large et n’avançant pas aussi loin dans l’intégration politique, est une idée ancienne. Déjà en 1994, deux députés allemand Karl Lamers et Wolfgang Schäuble, considère que « le processus d’intégration européen a atteint un point critique de son développement. ” et que le seul moyen de l’avancer plus avant est de le penser autour d’un noyau dur de pays qui souhaiterais augmenter leur coopération.[8]

Wolfgang Schaüble, ministre allemand des Finances depuis 2009, est encore partisan d’une Europe à deux vitesses, seule solution pour sortir durablement de la crise selon lui. Il estime que la Zone monétaire n’exige pas dans les traités une harmonisation suffisante des politiques économiques des pays membres. C’est également le point de vue de François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France, qui déclarait dans une interview au journal italien La Repubblica que les politiques économiques des différents pays de la zone euro manque « terriblement » de coordination. Il propose en conséquence la mise en place d’un ministre des Finances de la zone euro qui pourrait assurer cette coordination.[9]

Face à cette désorganisation et ces intérêts contradictoires, l’idée d’une différenciation entre les Etats s’impose pour Thierry Chopin, directeur des études de la Fondation Robert-Schuman et professeur au Collège d’Europe (Bruges) et à Sciences Po, qui dans un article publié dans Le Monde[10] et qui date déjà de 2011, estime que « dans une telle perspective [celle des intérêts divergents notamment en terme de politique fiscale], la juxtaposition de deux Europe (une “Union” large aux liens plus lâches et une “Communauté” resserrée et plus intégrée à partir de la zone euro) ne pourrait-elle devenir à terme une option à prendre très au sérieux ? »
Si cette idée existe depuis longtemps, c’est avec l’arrivée des controverses sur le Grexit puis le Brexit que des politiques connus du grand public ont commencé à se l’approprier et faire des déclarations à son sujet. C’est le cas du ministre français de l’Economie Emmanuel Macron qui déclarait le 31 mai 2015 “Il faut accepter l’idée que l’Europe se fasse à deux vitesses, qu’il y ait une union solidaire et différenciée. Il y a une histoire à 28 [l’Union] et une histoire à 19 [la zone euro]“. Il explique : “L’Europe à 28 doit être plus simple, plus claire, plus efficace et continuer à avancer sur le ­numérique et l’énergie. L’avant-garde de la zone euro doit, elle, aller vers plus de solidarité et d’intégration : un budget commun, une capacité d’endettement commune et une convergence fiscale.” Dans le même article[11], le JDD rapporte l’évocation de Sigmar Gabriel, ministre allemand de l’Économie et de l’Énergie d’un projet similaire d’une Europe à plusieurs vitesses. “Nous avons besoin en Europe de plus de courage pour avancer à différentes vitesses dans la coopération“.

Europe à deux vitesses

Une Europe à deux vitesses ?
Source : travail personnel

Voici une carte de ce que pourrait être une telle Europe à deux vitesses. Comme on le voit, se pose immédiatement la question des pays qui composeraient le noyau dur de la « Communauté » dont parle Thierry Chopin. Au cours de nos discussions avec Jean-Marc Daniel et Jean-Yves Archer, cette question leur a été posée, et tous deux ont affirmé qu’il y aurait une grande incertitude sur les pays qui composeraient ce noyau. Faut-il se focaliser sur les pays fondateurs, dont l’Italie, aujourd’hui surendettée et pouvant être la prochaine Grèce de 2015 selon Jean-Yves Archer en ferait partie ? Pourquoi la Pologne ne serait-elle pas incluse dans ce processus[12], malgré sa relative récente intégration dans l’Union ?

Mais la véritable question, serait la place de la France dans cette union, absolument pas claire selon MM. Daniel et Archer, non pas du fait de la légitimité historique mais de la gouvernance française selon les deux économistes, une gouvernance très remise en question outre-Rhin par le leadership allemand. En effet, lors de la crise du Grexit en 2015, des voix s’étaient élevées en Allemagne pour en appeler à une sortie de la zone euro, non pas pour la Grèce mais pour l’Allemagne elle-même. Ce scénario du Mittel Europa a été abordé durant l’entretien par Jean-Marc Daniel comme une perspective d’évolution tout à fait plausible, viable et même intéressante pour l’Allemagne. Comme la rappelle Guillaume Duval, rédacteur en chef du mensuel Alternatives Economiques[13], l’Allemagne n’avait pas intérêt à quitter le Deutsch Mark à la base. De ce fait, les Allemands pourraient être tout à fait tentés par une sortie de la zone euro, l’établissement d’un nouveau Deutsch Mark, qui serait peut-être même élargi à certains pays qui seraient considérés comme des bons élèves par les partisans, tel Wolfgang Schaüble, de la ligne dure en matière d’intégration économique. Jean-Marc Daniel estime que cette solution serait très avantageuse pour l’Allemagne qui pourrait alors s’inscrire dans une zone monétaire concrètement extrêmement puissante à l’échelle internationale, avec des partenaires de culture similaire, et dont la France serait exclue, ce qui permettrait de résoudre une bonne fois pour toute le problème que pose Paris, et ses positions incompréhensibles pour sur le dossier européen, du moins selon Jean-Marc Daniel. Il a également ajouté qu’une telle zone monétaire, à laquelle les partisans donnent le nom de Mittel Europa entrerait de plus dans les critères d’une zone monétaire optimale, du fait des dynamiques économiques similaires des pays qui en feraient partie, organisés autour de l’économie allemande.

Pourtant, Jean-Marc Daniel a ajouté que même si ce scénario semblerait intéressant dans la perspective des dirigeants allemands, il ne semble pas réaliste à l’heure actuelle que ceux-ci en assument la responsabilité du fait du coût politique extrêmement élevé que l’Allemagne aurait à assumer. Mais qui sait ?

 

[1] VAROUFAKIS, Yanis. Behind Germany(s refusal to grant Greece debt relief, yanisvaroufakis.eu, 11 juillet 2015
[2] MEUNIER, Marianne. L’Europe à la carte ?, La Croix, 17 février 2016
[3] Id
[4] COLLEN RENNAUD HONORE, Vincent. CHATIGNOUX, Catherine. Brexit : Cameron obtient un statut spécial pour la Grande-Bretagne dans l’Union européenne, Les Echos, 20 février 2016
[5] JUNCKER, Jean-Claude. La solidarité européenne finira par prévaloir, Le Monde, 27 janvier 2016
[6] Le redressement spectaculaire de la Californie redonne une lueur d’espoir, Les Echos, 21 Novembre 2013
[7] Wikipedia.org
[8] MADELIN, Thibaut. Au coeur de la crise grecque, la rivalité Merkel-Schäuble. Les Echos. 6 juillet 2015
[9] Le gouverneur de la Banque de France veut un ministre des Finances de l’euro. Les Echos. 9 avril 2016
[10] CHOPIN, Thierry. L’Europe à deux vitesses : une voie pour l’intégration ?, Le Monde, 4 Novembre 2011
[11] PRISSETTE, Nicolas. Macron veut une Europe à deux vitesses. Le Journal du Dimanche. 31 mai 2015
[12] LEQUESNE, Christian. Quatre scénarios pour l’avenir de l’Europe. laviedesidées.fr. 27 septembre 2012
[13] DUVAL, Guillaume. Comment la zone euro en est-elle arrivée là ? Alternatives Economiques. mars 2010